Vendredi 9 juillet 2010 5 09 /07 /Juil /2010 06:14

rakham2   C'est assurément l'un des contes les plus célèbres. C'est aussi l'un des plus fascinants car, pour reprendre la jolie formule de Marc Soriano, c'est "une œuvre si claire qu'elle finit par en devenir impénétrable." Ce qui nous sidère et nous séduit dans cette courte histoire est sa prodigieuse cruauté. C'est le seul conte de Charles Perrault qui se termine mal. Habituellement, les bonnes gens sont récompensées et les mauvaises punies ; ordinairement, le conte merveilleux rétablit l'équilibre et l'équité dans un monde bringuebalant et illogique, voire chaotique ; normalement, le conte (appelé à tort "merveilleux") est porteur de justice. Ici, point du tout. On sait que même si Perrault s'est inspiré des traditions orales populaires et folkloriques, il a considérablement remanié la matière fictionnelle. Et, surprise pour ceux qui ne le sauraient pas, il l'a fait en adoucissant l'histoire qui à l'origine était encore plus cruelle et perverse que la première version écrite littéraire que nous devons au conteur français. Ainsi, dans les versions antérieures à la fixation littéraire, le loup donnait pour nourriture et boisson au petit chaperon rouge la chair et le sang de la grand-mère qu'il venait de dévorer et dont les restes étaient à portée sur la huche ! La version primitive et barbare du récit détaillait aussi les étapes du déshabillage effectué par la petite fille avant de s'aller coucher dans le lit auprès du loup. Et l'on prétend pourtant qu'il s'agit là d'un conte pour enfants !...

Gustave Doré petit chaperon rouge   C'est pourquoi plusieurs adaptations ultérieures ont tenté d'édulcorer un contenu "pouvant heurter la sensibilité des plus jeunes" en versant dans un dénouement pour le moins invraisemblable (par exemple, la fillette et la grand-mère sont sorties vivantes du ventre du loup grâce à l'intervention de bûcherons - version à rapprocher du conte Les 7 Biquets). Notre premier étonnement de lecteur - en même temps que notre intérêt - provient donc de l'extrême pessimisme qui se dégage du récit : une innocente fillette sera dévorée par un loup habile et ce crime restera impuni. (En général, la mort de la grand-mère, elle, n'attriste ni ne révolte guère...)

pédophile   Pourtant, notre étonnement fait place à la sidération lorsque nous comprenons - plus ou moins tôt selon l'acuité intellectuelle du lecteur - que le conte est moins une mise en garde contre un animal qui dans certaines circonstances peut être dangereux (le loup) qu'un avertissement au sujet des prédateurs sexuels (qui n'ont pas attendu le XXIe siècle pour exister !). La dimension érotique est tellement avérée qu'elle se retrouve dans toutes les parodies et tous les pastiches du conte, depuis le célèbre loup de Tex Avery jusqu'aux détournements pornographiques modernes. Mais n'oublions pas que dans le texte de Perrault le personnage éponyme n'est qu'une fillette... Appelons donc un chat, un chat : il s'agit en réalité d'un conte pour pédomanes - "pédophiles" disent ceux qui ignorent l'étymologie -, d'autant plus odieux que le pervers sexuel parvient à ses fins sans être inquiété. Redisons-le : c'est le seul conte de tout le recueil qui finisse mal, qui ne voit pas le coupable puni. De là se dégage un profond malaise. Car il ne s'agit point ici d'interprétation symbolique ou psychanalytique : l'insistance sur la beauté de la petite fille ("la plus jolie qu'on eût su voir"), les mises en garde non pas contre le loup en tant qu'animal représentant un danger physique mais contre la prédation sexuelle qui naît de la séduction verbale ("la pauvre enfant qui ne savait pas qu'il est dangereux de s'arrêter à écouter un Loup"), le fait que le loup ne se jette pas sur la fillette dès qu'il la voit (ce qu'il fait pourtant avec la grand-mère...) mais qu'il lui demande de le rejoindre dans le lit ("viens te coucher avec moi", "le petit chaperon rouge se déshabille"...), tout est malheureusement très explicite, jusqu'à la moralité qui achève de dissiper les doutes s'il y en avait encore : "On voit ici que de jeunes enfants, / Surtout de jeunes filles / Belles, bien faites, et gentilles, / Font très mal d'écouter toute sorte de gens, / Et que ce n'est pas chose étrange, / S'il en est tant que le loup mange." Etc.

surprise au lit   Tout le récit jusque dans ses moindres détails annonce et accompagne - de façon plus ou moins codée et cachée - la marche tragique d'une enfant vers ce qui est peut-être pire que sa mort : son viol. La partie narrative du conte - décidément "pour adultes" ! - se termine sur le mot "mangea" qui métaphorise le crime sexuel. Cette utilisation populaire et folklorique connaît une persistance remarquable du Roman de Renart aux publicités récentes ("si je t'attrape, je te mords" disait, par exemple, un slogan publicitaire dans lequel la connotation sexuelle ne faisait aucun doute). Si Perrault n'invente pas l'histoire, s'il l'adoucit (!), il y ajoute aussi des traits spécifiques qui la rendront populaire (les frères Grimm ne sont qu'un nom sur la liste fort longue des épigones), dont l'un d'eux et non des moindres est, précisément, la tenue vestimentaire à la couleur hautement symbolique : le chaperon rouge. La teinte évoque bien sûr le sang qui sera versé, celui de l'hymen à jamais perdu. Car ce qui se joue est peut-être plus grave que la mort : la perte définitive de l'innocence. Il y a là comme une résurgence de l'épisode de la Chute édénique. Le terme vestimentaire "chaperon", déjà désuet à l'époque de Perrault, fonctionne par synecdoque - le "fétichisme" n'est pas très loin... - en désignant moins la petite fille dans son entier qu'une partie anatomique convoitée par le fauve. C'est comme si Perrault s'était ingénié à illustrer sur le plan narratif du conte une vieille expression grivoise : le petit chaperon rouge "verra le loup" et le connaîtra...

redend   On ne s'étonnera donc pas que la fillette fasse remarquer la grande taille des différentes parties corporelles du loup ("ma mère-grand, que vous avez de grands/grandes...") au lieu de leur forme, couleur ou pilosité... Il s'agit bien d'une mise en scène terriblement perverse, parce que présentée sur le mode ludique (les répétitions, les effets de comptine, etc.), d'une situation où une petite fille est fascinée par la découverte sexuelle du corps d'un homme adulte. Le sens paillard ne fait aucun doute dans l'expression allitérative du fameux "petit pot de beurre" que l'on va apporter au loup, d'autant que par le jeu de la reprise du même terme les équivalences ont été posées ("une petite fille de village", "un petit chaperon rouge", "un petit pot de beurre")... Rien d'étonnant non plus à ce qu'au cours de son trajet vers la maison de sa grand-mère la fillette joue avec des "noisettes" (!), des papillons et "des petites fleurs" (elle qui va perdre la sienne : être déflorée)...

petit chaperon rouge pour adultes   Si l’on considère l’évolution historique de l’iconographie qui va de pair avec celle des mentalités, on constate qu’à des illustrations enfantines et volontairement naïves du conte a succédé une lecture essentielle érotique, voire pornographique : la fillette innocente est devenue une femme sexy (entendez pupute) qui n‘a plus du tout peur du grand méchant loup, bien au contraire... L’image se fait l’écho de notre époque : pour l’opinion publique la sexualité ne peut pas être subie, elle est forcément recherchée, et sa dimension sauvage ou bestiale est devenue une valeur ajoutée...

   Nous sommes tous facilement fascinés par la monstruosité et l'horreur ; si l'on n'y prend garde, les faits divers les plus sordides peuvent exercer sur nous leur emprise despotique car, toujours, le chien a la tentation de "retourner à son vomi". Le plus étonnant n'est donc pas que le petit chaperon rouge soit un conte qui connut un succès éclatant qui ne se dément pas malgré les siècles, puisque nous en percevons plus ou moins consciemment toute la noirceur et toute la bassesse, mais ce qui est révoltant quand on y réfléchit est le fait qu'on lise cette histoire pédomaniaque à de jeunes enfants comme s'il s'agissait d'un conte ordinaire destiné à un jeune public.

childend   Bien sûr le texte ne fait pas l'apologie de la pédomanie, mais il ne la condamne pas non plus puisque le coupable n'est pas puni (notons incidemment que "compère loup" est une formule pleine de sympathie) : la moralité ne menace pas les pervers mais demande aux victimes potentielles d'être vigilantes jusque dans les "ruelles" ("chemins entre le mur et le lit")... Cela ressemble fort à de la complaisance malsaine.

   Les critiques littéraires ont beaucoup glosé sur les écrivains dont l'oeuvre entretient des liens étroits avec le Mal. Ce sont toujours les mêmes noms qui sont évoqués (Sade, Baudelaire, Bataille...). Je propose qu'on ajoute à cette liste Le Petit Chaperon Rouge de Charles Perrault. Eh oui, aussi surprenant que cela puisse paraître, comme les dessins animés, les contes merveilleux doivent être éprouvés et approuvés avant que l'imaginaire de nos enfants ne s'en nourrisse. Pour éviter que le Loup ne les dévore...

prédateur sexuel            danger pédophilie

 

(Sur un sujet proche, on peut lire l'article Le Bondage expliqué aux enfants, ici :

http://autopsie-du-monde.over-blog.com/article-le-bondage-explique-aux-enfants-47267174.html)

Par Dismas - Publié dans : littérature
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